
Préface
Dans la poésie de Charles Baudelaire, l’Ailleurs n’est pas un lieu lointain, mais une expérience sensible, une toile d’expérience tissée grâce aux sens. Le monde y apparaît comme un espace en mouvement, où les sensations circulent et se répondent. Dans Correspondances, il écrit:
« La Nature est un temple où de vivants piliers laissent parfois sortir de confuses paroles; Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. »
Le monde n’est ainsi plus composé d’entités séparées, mais devient un réseau d’échos, un champ de signification en perpétuel mouvement.
Réunissant des artistes ayant évolué entre l’Europe et l’Asie, ce projet propose un regard croisé, nourri de déplacements, de rencontres et de transformations.
Portée par Olal’Art, l’exposition explore un Ailleurs qui se construit dans l’expérience plutôt que dans la distance, et s’inscrit dans une dynamique d’échanges franco-asiatiques où le dialogue culturel et artistique devient un véritable terrain de création. L’Invitation au voyage reconstruit un Ailleurs animé par le désir :
« Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté. »
À l’inverse, dans La Ruelle sous la pluie, Dai Wang Shu évoque un Ailleurs fondamentalement insaisissable et volatile, qui n’apparaît que dans l’attente et la disparition :
« Sous le parapluie de papier huilé, seule errant dans la longue, longue et désolée ruelle, j’espère rencontrer une jeune fille comme un lilas chargée de tristesse. »
Ici, l’Ailleurs ne relève plus de l’espace, mais d’un mode d’apparition, fragile et transitoire. L’exposition se dévoile dans cette opposition : entre correspondance des sensations et dissolution de l’expérience, elle explore les modalités contemporaines de production de l’Ailleurs. Les œuvres présentées déplacent les mécanismes perceptifs et redéfinissent ainsi les conditions du visible.


Notes de la commissaire
Le travail de Catherine Delmas Lett s’inscrit dans une esthétique de la spontanéité et de la simplification, visant à atteindre le centre des impressions indicibles. Après avoir vécu longtemps au Qatar, son oeuvre picturale se caractérise par une palette sobre, empreinte de retenue.
C’est lors de son séjour en Asie que des couleurs plus vives émergent, traduisant une évolution sensible de sa démarche artistique. Toutefois, les difficultés de la vie en Malaisie, notamment durant la période du Covid, ainsi que l’expérience de l’isolement à Singapour, nourrissent une recherche sentimentale profonde. À travers ces contextes, l’artiste parvient à témoigner des émotions, en donnant forme à des impressions souvent ineffables. Elle transmet ainsi un sentiment intérieur, une expérience sensible adressée à la fois à elle-même et au public
Yalin Chen
